lundi 26 juin 2017

NOWHERE MEN : Un destin pire que la mort

Cliquez pour connaître les valeureux : scénariste, dessinateur, coloriste, traducteur, lettreur
« J'ai vu le futur, et ça marche » Lincoln Steffens

Quatre scientifiques surdoués se sont rassemblés au sein d’un groupe de chercheurs : la World Corp. Ils sont devenus les scientifiques les plus célèbres de leur temps.
…. Sur un pitch assez simple, donner à des scientifiques la place médiatique qu’occupent dans nos sociétés occidentales les « rock stars », Eric Stephenson a écrit l’une des séries les plus passionnantes & innovantes que j’ai lue depuis très longtemps. 

Du moins les six premiers numéros que l’on peut trouver dans le recueil intitulé Un destin pire que la mort (aux éditions Delcourt). 

Sans pour autant négliger l’intrigue ou les personnages, bien au contraire, Stephenson importe dans le domaine de la bande dessinée une mise en récit qui n’est pas sans rappeler celle qu’avait inventée John Dos Passos pour sa trilogie dite U.S.A., publiée entre 1930 et 1936.



Les 6 premières planches telles qu'elles apparaissent dans l'édition Delcourt
Dos Passos y utilisait dans le domaine qui est le sien – la littérature – un nouvel instrument, voire un nouveau langage (comme l’entendait Sergei Eisenstein) : le montage. 

Les trois romans qui composent ladite trilogie (« Le 42ème Parallèle », « 1919 » et « La Grosse Galette »), alternent, tous les trois, quatre modes de narration différents : 

__• Les « Actualités », qui se présentent sous forme d’extraits d’articles de journaux et de chansons populaires. 
__• Les segments intitulés « Œil Caméra », où le narrateur, employant la technique du flux de conscience rend compte de son parcours personnel. 
__• Les biographies, retraçant la vie de personnalités marquantes de l’époque. 
__• Les passages narratifs, ayant pour titre le nom des personnages dont ils racontent l’histoire.
On remarquera le soin apporté à l'édition française. Ici, plutôt que de garder la planche originale et de renvoyer la traduction à une note en bas de page, le lettrage est entièrement refait dans la langue de Montaigne
Si Eric Stephenson ne reprend pas au pied de la lettre le mode narratif utilisé par l’un des plus éminents écrivains de la célèbre « Génération perdue », les similitudes sautent cependant aux yeux. 

Texte mosaïque, Un destin pire que la mort déploie, comme la trilogie U.S.A., une logique textuelle tabulaire au lieu de la linéarité en usage et attendue. 
Autrement dit, le premier tome de Nowhere Men est composé d'unités indépendantes & extradiégétiques (publicités, extraits d’articles de journaux, chapitres de romans, lettre, etc.) qui s’intercalent dans chaque numéro. Alors que se déroulent 2 ou trois intrigues, selon des temporalités que le lecteur doit lui-même apprécier, au sein d’un scénario globalement modulaire [i.e. plusieurs intrigues parallèles convergeant ( ?) vers une conclusion (?)]. Les unités en question, tout aussi indépendantes & extradiégétiques qu'elles soient, forment une toile de fond qui devient vite indispensable au(x) récit(s).  

Notez le "rendu" de la page, on s'y croirait
En effet, avant d’être compilée en un seul recueil, la publication de la série s’est faite sous la forme de fascicules d’une trentaine de pages, publiés (par l’éditeur Image Comics) plus ou moins mensuellement**, comme cela se fait traditionnellement aux Etats-Unis.  
Loin de nous laisser en plan, du moins si j’en crois ma propre expérience de lecteur, cette « fragmentation » du tissu narratif donne une ampleur sans commune mesure avec la somme des informations qu’apportent factuellement les presque 160 planches de Un destin pire que la mort.

…. Au service d’un récit captivant, peuplé d’individus - dont on se soucie - aux trajectoires pas banales, la singularité de la narration en exacerbe l’intensité. 
Polyphonique, elle restitue la densité d’un univers cousin du notre, avec une économie de moyens stupéfiante, et au réalisme inquiètant. 
Enfin, chargé d’une « distanciation cognitive » qui ferait rougir Darko Suvin lui-même, où dans cette expression la distanciation n’exprime pas la distance en tant qu’elle se mesure en mètres ou en centimètres, mais plutôt le degré d’insolite et d’étrangeté qu’elle entretien avec notre quotidien, Un destin pire que la mort donc, se range tout à côté de la maxi-série Watchmen, avec qui ce recueil partage un storytelling à nul autre pareil & rien moins que gratuit. Et que j'aimerais - du moins dans l'intention - revoir plus souvent.
Des Pranksters version George Miller ?
Un récit « 5 étoiles » sur l’échelle de Stan Kirby©™, qu'on est loin d'épuiser lors d'une première lecture. 

________________________ 
* Nowhere Men a connu une publication plutôt chaotique, ainsi le douzième (et dernier ?) numéro ne sera publié ( ?) qu’en février 2018. 
Le premier l’avait été en novembre 2012. 
Mensuelle jusqu’au 3ème numéro, la série devient bimestrielle (les #4 & 5), avant de connaître un hiatus de 6 mois : le N°6 paraît en octobre 2013. 
Le septième numéro ne fera son apparition qu’en janvier 2016, suivi respectivement des huitième et neuvième en février et mars. Puis juin (10) et septembre (11) de la même année.

10 commentaires:

  1. Tout pareil concernant l'utilisation d'éléments extradiégétiques. J'ai trouvé qu'Eric Stephenson a réussi à utiliser ces dispositifs narratifs à bon escient, comme par exemple les lectures préférées des 4 scientifiques, qui donnent une idée de leurs convictions profondes.

    A quelle scénariste faisais-tu allusion sur le site de Bruce, avec des enfilades de phylactères indigestes ?

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    1. Au sujet des dialogues trop longs, et c'est à prendre avec des pincettes (chacun ayant sa propre sensibilité), il s'agit de la scénariste Nathalie Sergeef dont je n'ai lu que 2 albums (et c'est peu finalement)le Tiago Solan t1 & Vértigo t1 aussi.
      Dans les deux cas la longueur des discussions m'a frappé. Ça rend les planches très (trop) statiques, et dans mon cas je suis sorti de ma lecture.

      [-_ô]

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    2. Merci pour la réponse. Je n'ai rien lu de cette scénariste. Par contre, je suis déjà tombé sur des comics écrit par des auteurs maîtrisant mal les outils narratifs de la BD, avec des tartines de texte, ce que les anglo-saxons nomment infodump.

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  2. Effectivement, j'avais lu et apprécié ce récit qui m'évoque un démarquage des Quatre fantastiques et dont la narration me rappelle Watchmen. Ce type de récit très personnel et exigeant pour le lecteur souffre d'un handicap que tu évoques : l'irrégularité. En effet, ce type d'œuvre est difficilement viable sur le marche du comics, a fortiori quand le/les créateurs doivent travailler à côté pour remplir la marmite ce qui rajoute des délais supplémentaires dans la publication. Le lecteur français n'en a pas conscience qui consomme la mini-série en un coup via l'album... Mais ne sait quand et si il y aura un tome 2. ça m'interroge sur la viabilité du média.

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    1. Oui c'est cela, c'est vraiment une BD postmoderne, dans le sens où elle cite plus ou moins explicitement moult références. Et le rapprochement avec Watchmen vient probablement d'une même source d'inspiration : John Dos Passos et tout ceux qui s'en sont ensuite inspirés - en littérature - et que ni Stephenson ni Moore n'ont pu ignorer.
      Moore cite explicitement, et à plusieurs niveaux, Thomas Pynchon (dans V) par exemple.

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  3. Et c'est toujours un plaisir de te lire Arty !

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  4. Un super titre (dont la note d'intention pourrait être : et si la science avait conny ses Beatles...), dont il semble malheureusement très peu probable que l'on voit un jour un deuxième tome, le dessinateur Nate Bellegarde ayant cessé de travailler brutalement suite à une profonde dépression ; il s'était confié à ce sujet auprès du public pour expliquer les retards de "Nowhere Men". J'ignore si Stephenson a prévu de poursuivre le titre avec un "remplaçant". C'est surtout un drame pour le dessinateur bien sûr, mais aussi un peu pour les lecteurs car le titre avait un potentiel énorme et faisait déjà montre d'un sacré savoir-faire sur la base des premiers numéros...

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    1. Oui il l'a prévu, et il l'a fait. j'indique d'ailleurs que les numéros suivants sont parus jusqu'au n°11), et que le douzième est prévu pour février 2018.
      [-_ô]

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    2. Ah oui, au temps pour moi, je n'avais pas bien lu la fin de ton post. Tant mieux, tant mieux... En espérant que Bellegarde se remette, et puisse retourner derrière sa planche à dessins un jour.

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