dimanche 25 octobre 2015

Rai (Matt Kindt & Clayton Crain) Valiant


... Si les étiquettes présentent le double inconvénient d’en enfermer certains dans des cases et de délaisser les autres, elles permettent néanmoins de gagner en clairvoyance. 
Nonobstant si l’auteur type, porteur d’une étiquette à laquelle il correspondrait à 100% n’existe surement pas. 
Toutefois, étiqueter, définir c’est donner la possibilité aux lecteurs d’affecter leurs propres indices de vérités personnels à ce que l’on écrit. En outre on peut dire de l’étiquette qu’elle est une unité amicale dans des perspectives communes de thèmes & de symboles brumisés sur certains auteurs de littérature. 
Ainsi du Cyberpunk qui est pour le dire vite (comme on le dit parfois trop vite) : « l’imbrication d’univers auparavant dissociés : le royaume de la technologie de pointe et l’aspect moderne de l’underground pop. » (Bruce Sterling).
Ce qui distingue notamment les cyberpunks des autres écrivains de S-F, c’est qu’ils sont peut-être la première génération de romanciers à avoir non seulement grandi dans une tradition littéraire de science-fiction, mais aussi dans un univers de science-fiction. 
Rian Hughes

Pour eux, la science-fiction est à l’image du rayonnement cosmologique à trois kelvins, présente absolument partout. 
Elle n’est pas un simple outil littéraire, mais un adjuvant de la vie de tous les jours. 
Pour mieux cerner ce qu’est le Cyberpunk, genre au centre de la série Rai publiée par l’éditeur Valiant , écrite & dessinée par Matt Kindt et Clayton Crain, regardons quels en sont les thèmes récurrents, n’oublions pas que la science-fiction est aussi, mais pas seulement, une littérature à thèmes. 

Les thèmes de prédilection du Cyberpunk donc, sont ceux de l’invasion corporelle sous toutes ses formes : membres artificiels, circuits implantés, chirurgie esthétique, altérations génétiques. Voire interfaces cerveau-ordinateur, intelligence artificielle, neurochimie, sans oublier les réseaux en tout genre et les qualités réticulaires (idéal ubiquitaire, vitesse et connexité notamment) qui vont avec, les multinationales (zaibatsu), la réalité virtuelle, tout cela fascinent les cyberpunks. 
Et la BD de Kindt & Crain s’en fait l’écho avec brio. 
Elle négocie aussi, tout comme souvent le Cyberpunk, avec ce que j’appellerai le « techno-orientalisme » où le Japon (où se déroule Rai) est vu comme une « techno-utopie », une nation en paix avec son futur. Ainsi le jardin de roches zen est-il souvent cité comme un exemple d’entente heureuse entre l’organique et l’inorganique, et donc par extrapolation entre nature et technologie. 
L’autre exemple, et qui intéresse tout autant Rai, est la présence de robots ou d’androïdes dans la culture japonaise ; omniprésence presque, surtout après la Deuxième Guerre mondiale. 
Cette présence s’explique notamment en avançant que devant les dévastations d’Hiroshima & Nagasaki même les plus conservateurs ont admis que le seishin : esprit, force de la volonté, l’ethos national n’avait pas était en mesure de rivaliser avec la technologie étasunienne ; néanmoins, au lieu de la diaboliser, la culture japonaise l’a fait sienne. 
Et dès 1951 apparaît Tetsuwan Atom (alias Astro, le petit robot, aka Astoboy) l’androïde dont le cœur atomique remplace symboliquement le seishin. Tout un programme si j’ose dire. 
D’autres suivront. 
Toutefois, bien avant dans l’Histoire du Japon, les germes de ce qui fait l’essence du techno-orientalisme sont déjà présents. Dès l’ère Meiji (1868-1912) déjà, d’un côté le japon tente de préserver l’âme nippone en se « samouraïsant » autrement dit en s’engageant à donner à chacun une âme, une tradition conséquence directe de l’ouverture à l’occident ; et de l’autre : « la programmation scientifique du corps devint l’un des objectifs explicites de l’œuvre de modernisation et de civilisation entreprise par les scientifique, les médecins, la bureaucratie et les réformateurs sociaux […] » (cité par Alessandro Gomarasca – Poupées, robots La culture pop japonaise). Cette « culture samouraï » a été par ailleurs remise au goût dans les années 1960-1970 pour aboutir dans les années 1980 via l’avènement du Cyberpunk à une hybridation, une vision postmoderne (c’est-à-dire un amalgame de processus biologiques & technologiques) du corps où l’âme noble du samouraï se dote d’un hardware physique qui lui permet d’affronter ses adversaires. 
Toutefois il ne faut croire que Rai est un catalogue qui reprend tous les poncifs de la S-F sans discernement. Ainsi la Singularité, popularisée par Vernon Vinge au début des années 1990, à savoir qu’à un moment donné les systèmes informatiques risquent de se complexifier à une vitesse telle que leur évolution aura à peine le temps d’être constatée par des observateurs humains que ces derniers seront remplacés par une évolution nouvelle, n’est pas de mise ici ; si Père est visiblement une I.A d’une formidable complexité, les êtres humains n’ont pas pour autant disparus ni véritablement changés. 
On est plutôt ici dans la techno-utopie (ou dystopique peut-être ?) où le paradigme cybernétique prend tout son sens : l’étymologie du terme cybernétique, kubernètikos, n’est-il pas l’« art de gouverner » ou de « naviguer ». À tel point que certains de ces êtres humains justement se révoltent et réamorce le combat des Luddites qui, au début du XIX siècle, combattaient les nouvelles technologies d’alors. En utilisant ce qu’il est convenu d’appeler au XXIème siècle le terrorisme, le meurtre, en un mot la violence C’est pour enquêter sur l’un d’entre eux, le premier meurtre depuis mille ans, que Rai sorte de techno-samouraï est dépêche dans les « rues » du Néo-Japon
Néo-Japon
Toutefois l’enquête va rapidement se muer en quête révélant aux lecteurs et par la même occasion à lui-même, la véritable nature de Rai. Ainsi, à l’instar du Phantom de Lee Falk, Rai est-il un « Totem », un nom et une apparence que plusieurs avant lui ont endossés. 
De l’extrapolation scientifique dans un futur éloigné à la description de paysages intérieurs il n’y a qu’un pas que la S-F a souvent déjà franchit. Cependant ce n’est pas aussi simple, et je vous laisse découvrir de quoi il en retourne par vous-même si d’aventure vous décidiez de lire cette série. 
La S-F est aussi (mais pas seulement) un phénomène esthétique, la restreindre au statut de genre littéraire, c’est choisir une très petite focale, un peu comme si on ne considérait Albert Einstein que comme un employé atypique du Bureau des Brevets de Berne
Dans La légende du processeur d’histoire Serge Lehman élabore une théorie esthétique de la science-fiction en s’appuyant sur  le « sense of wonder », l’expérience esthétique de l’émerveillement, de la sidération cognitive ou du vertige invoqués par les lecteurs pour attribuer le label aux textes, (même lorsque ceux-ci ne sont pas le fait d’auteurs spécialisés). Et l’on peut dire que questions sidération cognitive Clayton Crain s’y entend. 
N’oublions pas également que J.G. Ballard, fameux écrivain de S-F a déclaré que la science-fiction « exige des techniques narratives en rapport avec la matière même de son sujet ». Ainsi la page d’une bande dessinée qui fusionne texte et dessins apparaît-elle comme d’une part la juxtaposition d’images douées d’une temporalité particulière quand cela est bien fait, et la possibilité de naviguer littéralement dans l’image en prenant au pied de la lettre les concepts de la S-F après « matérialisation de (leur) potentiel poétique » (Serge Lehman). 
Ce qui est le cas ici. 

Du reste c’est Ballard encore, qui estimait à l’orée du XXIème siècle que le paysage collectif contemporain est une fiction et que les arts plastiques ont au XXe siècle été davantage susceptibles de le restituer que n’importe quel autre art. C’est peu dire que Calyton Crain se situe tout à fait dans cette sensibilité-là lorsqu’il nous donne à voir un aperçu de ce XXXXIème siècle selon Valiant
Pour rester dans l’image, si je puis dire, c’est Henry Steeger un éditeur majeur dans l’édition des pulp magasines qui avait l'habitude de dire, au début du XXe siècle, que la durée de vie d'une couverture à la devanture d'un kiosque n'était que de six secondes, c'est dire si le talent de l'artiste pour accrocher le regard du lecteur était primordial. Cette leçon n’a visiblement pas été oublié par l’équipe en charge du titre tant les couvertures de la série régulière sont particulièrement soignées. 

Il ressort donc de ma lecture que Rai est une série qui mérite selon moi, toute notre attention tant le soin apporté à son élaboration transpire à chaque page. 
Entre divertissement de qualité, réflexions comme sait en apporter la meilleur science-fiction et méta-comic dont l’apport sollicite ostensiblement le lecteur dans son travail interprétatif.
Une fort belle réussite.

4 commentaires:

  1. Belle et intéressante chronique, je vais me laisser tenter. Merci !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci, et surtout merci de prendre le temps de laisser un mot.

      Supprimer