lundi 15 juillet 2013

Because it still hasn't gotten weird enough for me !*

... Intercalé entre la présentation du cyborg et la série proprement dite de Deathlok the Demolisher, cœur de mon sujet, je voudrais vous proposer un polaroid des années 70 là où est né le personnage en question.
Or, donc dans ce coin du temps et de l'univers le monde était devenu nerveux et mauvais. La chute de Camelot le 22 novembre 1963 avait signé l'entrée dans "un monde aléatoire et ambigu" (Don DeLillo) pour une partie de l'Amérique ; le passage d'une société d’après-guerre paisible et confiante à une période subitement violente.
Autours des années 1950
Un exemple parmi d'autres du " [..] mouvement de paranoïa galopante qui avait envahi le pays au cours des quatre dernières années de cette décennie. En 1968, durant mon avant-dernière année de fac, quatre Black Panthers de Boston sont venus s'adresser aux étudiants (dans le cadre d'une série de conférences où les intervenants étaient extérieurs à l'université) afin de démontrer que l'establishment industriel américain, sous la houlette des Rockfeller et d'AT&T, était responsable de l'émergence d'un état néo-fasciste, de la poursuite de la guerre du Viêt-nam qui était bonne pour leurs affaires et du climat virulent de racisme, de sexisme et d'étatisme qui régnait sur le pays, Johnson était leur marionnette, idem pour Humphrey et Nixon ; comme le disaient les Who dans une de leurs chansons "Voici le nouveau boss, c'est le même que l'ancien" ; une seule solution, la révolution. Les quatre conférenciers ont conclu en nous rappelant le slogan des Black Panthers : "Le pouvoir est au bout du fusil", [..]" (Stephen King - Anatomie de l'horreur, tome 2 ; traduction de Jean-Daniel Brèque).
Le cinéma, puissante chambre d'écho culturelle, allait être le vecteur d'une inflation réaliste de violence. La lune approchait et les seventies parleraient au loup-garou qui est en nous.
Entre gore et violence outrancière le "cinéma d'exploitation", c'est-à-dire des "films exploitant un sujet ou un genre particulier à des fins purement (et bassement) mercantiles [dont les] ingrédients sont le sexe, la violence, l'horreur et/ou des thèmes racoleurs" (Julien Sévéon - Mad Movies H.S n°11), entre par la porte de derrière mais d'une façon pour le moins brutale dans les années 70. 
Ces films seront la substantifique moelle du cinéma de ces années-là, et alimenteront les salles glauques de la 42ième avec des titres tels que La Dernière maison sur la gauche ou encore Massacre à la tronçonneuse (dont le titre original renvoi indéniablement à la "chute de Camelot", motif récurrent de la culture populaire étasunienne), et irrigueront d'un sang nouveau ce qu'il est convenu d'appeler le Nouvel Hollywwod
Les années 60 avaient montré qu'il existait plus qu'un fossé entre les générations. "On aurait dit deux plaques tectoniques [..] deux conceptions différentes de la culture, de la vie sociale, de la civilisation. Résultat un tremblement de temps" (Stephen King - ibid). Un tremblement de temps dont les échos loin de se dissiper agiteraient encore la décennie suivante. 
Jane "Hanoi" Fonda 1972 Nord-Vietnam
Le cinéma n'était pas le seul segment culturel à véhiculer des changements, dés 1965 le Souterrain de velours (Velvet Underground) faisait entrer les anges déchus du crépuscule urbain sur la scène musicale, "la peinture d'un monde peuplé de dealers, de transsexuels, de paumés, de papillons de nuit" (Christophe Bourseiller - Génération Chaos, Punk New wave 1975-1981). 
Mais la tectonique des plaque n'est pas alors seulement temporelle : le 9 février 1971 un tremblement de terre, que d'aucuns pensent être le Big One et d'autres l'oeuvre de Charles Manson secoue L.A, et avant même que la poussière ne retombe sur la Cité des Anges 65 personnes étaient mortes.
Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
"On était vers Barstow aux abords du désert quand les drogues ont commencé à manquer [..]" Raoul Duke
        
... En 1970 du côté d'Aspen, Colorado la course pour l'élection du shérif oppose Earl Whitmire au candidat du Freak Power ; "[..] en dépit de son évidente ironie, le terme de "Freak Power" est pris au sérieux par N.B.C, par les meilleurs reporters du Los Angeles Times, et peut-être aussi par quelques individus à Aspen. Il y a eu comme un frisson à mi-chemin entre l'allégresse et l'horreur à la perspective qu'une bande de gaillards défoncés soient sur le point de s'emparer du tribunal pour infliger la peine de mort aux bourgeois [...]". Annonce de campagne diffusée dans l'Aspen Times le 17/10/1970 par Hunter S. Thompson, le rival d'Earl Withmire.
Il peut paraître étonnifiant que l'inventeur du journalisme gonzo, l'auteur de Las Vegas Parano (1971) entre autres ait brigué le poste de shérif d'une ville du Colorado ; mais n'oublions pas qu'à l'époque les politiciens se droguaient à l'Ibogaine®, et qu'un président créera "le corps des "plombiers", des agents prêt à tout pour colmater les fuites telles que celles dites du "dossier du Pentagone" (1967) et à nuire à ses adversaires [..]" (Pierre Mélandri, historien).
Fait significatif en regard de notre sujet le cyborg Deathlok, la campagne électorale d'Hunter Stockton Thompson est également placée sous le signe du cauchemar technologique. Ce qui dans le champ de la contre-culture n'est pas si étonnant puisque dés 1969 par exemple Theodore Roszak (Vers la contre-culture, La Conspiration des Ténèbres  etc..) a inventé le terme de "technocratie" pour désigner l'organisation hiérarchique et bureaucratique de la société de masse. "Il a défini la technocratie comme une société où ceux qui gouvernent se justifient en s'appuyant sur des experts techniques qui, à leur tour, se justifient en s'appuyant sur la connaissance scientifique". Révolte Consommée - Le Mythe de la contre-culture. Joseph Heath & Andrew Potter.   
On voudra bien se souvenir par ailleurs que le cauchemar technologique est aussi un des motifs, certes discret, de La Nuit des morts-vivants de Romero puisque l'explication du phénomène est la contamination d'une capsule spatiale de retour sur Terre. Thème sous-jacent d'Omega Man (1971), il devient plus explicite avec Westworld et un Yul Brunner en androïde déréglé et belliqueux. HAL l'ordinateur embarqué à bord de Discovery One avait d'ailleurs donné le ton dés 1968, précédant un Cerveau d'Acier (1970) pour le moins caractériel et jusqu'au-boutiste. Le cinéma, du moins une partie véhicule alors l'idée que nous sommes trahis par nos propres machines, une idée qui fera les beaux jours du techno-thriller et de la contre-culture. Mais aussi de la série de Doug Moench & Rich Buckler. 
On comprend dés lors peut-être un peu mieux comment une série comme Deathlok the demolisher a pu voir le jour : une inflation forte, une croissance molle et un chômage de masse croissant frappe les U.S.A au détour du premier choc pétrolier (1971) ; une atmosphère entre hallucinogènes et lacrymogènes,  des bouleversements culturels importants capables de faire trembler la vieille hiérarchie protestante, un sentiment ambivalent envers la technologie le tout solidifié par du palmitate de sodium en pleine Guerre froide. 
Cherchez l'erreur !  
   
N'oublions pas non plus l'apparition au cœur de la bande dessinée mainstream (c'est-à-dire dominante et populaire) étasunienne de comics en prise avec les problèmes de leur époque. Si un titre comme Green Lantern/Green Arrow vient spontanément à l'esprit, un titre comme Amazing Spider-Man n'est pas non plus en reste : manifestations estudiantines, conflit de générations, et coup de projecteur sur les minorités.
Strange n°70 / Amazing Spider-Man #73
Même la guerre du Vietnam est évoquée au travers du personnage de Flash Thompson, ou encore la drogue.
Deathlok est donc le fruit d'une période sombre de l'Histoire des Etats-Unis, mais également du monde de l'édition :
"[...] des dysfonctionnements de grande ampleur étaient imputables au système des "retours sur l'honneur" (affidavit returns), qui encourageait la fraude au niveau de la distribution locale : au cours des années 60, afin de faire des économie (car l'opération était à leurs frais), les gros éditeurs avaient cessé de demander aux distributeurs et aux grossistes de leur envoyer les couvertures des invendus comme base de calcul de ce qu'ils devaient ; ainsi s'était mis en place un fonctionnement allégé dans lequel les grossistes déclaraient "sur l'honneur", sans avoir a en fournir les preuves, combien d'exemplaires avaient été retournés pour être pilonnés ; en l'absence de tout contrôle, ils étaient en fait nombreux à revendre au noir des milliers d'exemplaires officiellement détruits et à facturer leur valeur comme futur crédit auprès des éditeurs. Le résultat de cette fraude généralisée était qu'en 1974, selon toute vraisemblance, seul un quart de la totalité des comic books imprimés était physiquement mis en vente chez les détaillants. [..]" 
Des Comics et des hommes - Histoire culturelle des comic books aux Etats-Unis. Jean-Paul Gabilliet
On comprend aisément comment cette pratique frauduleuse a pu donner une fausse idée du marché aux éditeurs qui, devant la chute des ventes ont promu toutes les idées imaginables capables de redresser la courbe. De là sont nés les comics dit relevant, toutefois n'ayant pas conscience de l'escroquerie la fraude généralisée a également touché les séries les plus innovantes de l'époque entraînant tout aussi fatalement leur disparition.
Deathlok the Demolisher s'inscrit dans cette politique éditoriale de donner une chance aux séries atypiques, du reste si elles s'appuient sur l'air du temps ce n'est pas plus mal, voir Black Panther par exemple profitant de la blaxploitation ou Deathlok justement du succès de L'Homme qui valait 3 milliards, concomitant avec l’échec de Marvel de publier sa version BD. 

C'est du moins la conclusion à laquelle je suis arrivé.
   
*Parce que ce n'est pas encore devenu assez bizarre pour moi !
Hunter S. Thompson
(À suivre .....)

4 commentaires:

  1. Magnifique billet, Artie. Chapeau.
    Su le cinéma d'horreur américain du début des seventies, on peut conseiller le très beau docu "American Nightmare" (illustré musicalement par des morceau de Godspeed You ! Black Emperor à tomber), qui traite aussi des thématiques que tu évoques...

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    1. Merci.

      En effet je dois avoir ce documentaire quelque part mais je ne l'ai pas encore regardé, je vais m'y mettre.

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  2. Attention, Thompson a lui-même reconnu que le coup de l'ibogaine, c'était une invention de sa part.

    (son dialogue avec le juge à ce sujet était hilarant.
    "vous avez dit que tel politicien consommait régulièrement de l'ibogaine."
    "non, j'ai juste fait état d'une rumeur à ce sujet."
    "une rumeur ? mais qui l'a lancée, alors ?"
    "moi".

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    1. Je suis bien au courant de ces faits amigo, je rappelle également que ma grille de lecture est la pataphysique woldnewtonienne. Ceci expliquant cela.
      [-_ô]

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