mardi 21 mai 2013

Mumbo Jumbo (Ishmael Reed)



Avec son roman Ishmael Reed nous plonge dans les années 20, les Roaring Twenties, des années rugissantes où les Etats-Unis (et le monde, mais n'est-ce pas la même chose) sont l'objet d'une conspiration ; un thème cher à l'époque où a été écrit l'ouvrage : 1972. Ou le complot en tant qu'allégorie d'un système.

Deux factions s'affrontent en plein cœur de Harlem : une mystérieuse société secrète Les Compagnons de la Fleur de Muraille, que le traducteur - Gérard H. Durand - aurait pu traduire, nous dit-il dans sa préface par l'Ordre de la Tapisserie ; c'est-à-dire ceux qui font justement tapisserie, qui ne dansent pas et le détective astral PaPa LaBas et ses amis.

Si PaPa LaBas est un détective de l'étrange c'est aussi un homme gris-gris, un adepte du Houdou, terme apparu au XIXe siècle, une magie qui s'est épanouie sur le contient nord-américain de la rencontre des croyances importées d'Afrique avec les influences venues de Cuba et intégrant les savoirs des Amérindiens, notamment en herboristerie. 


L'enjeu du combat que mènent les deux groupes est ni plus ni moins que le jes' grew.


Le mumbo jumbo du titre renvoie à plusieurs choses : ça peut-être le terme qui désigne le parlé des Noirs aux USA, ça peut-être une manière humoristique de nommer le jargon incompréhensible de certaines professions, ou la croyance en quelque chose (les fantômes par exemple) auquel celui qui en parle ne croit pas.

Pour Ishmael Reed il s'agit d'un terme, issu du manding, qui désigne "le magicien qui met en fuite les esprit en peine des ancêtres", comme il le précise à l'aide d'une définition de The American Heritage Dictionary of the English Language. D'ailleurs le romancier utilise tout au long de son roman, mais avec parcimonie et beaucoup de justesse des coupures de journaux, des flyers, des photographies ou de dessins qui, intégrés au texte l'enrichisse.


Et le jes' grew ?
Tout d'abord il est peut-être bon de savoir que ce terme, que Gérard H. Durand a choisi de "traduire" de manière phonétique en djeuze grou est présent dans un roman fort connu La Case de l'Oncle Tom (1852), il y est utilisé sous la forme d'une expression par l'un des personnage Topsy, une esclave qui lorsqu'on lui demande qui l'a créée répond : "moi ai poussé, vlà tout je crois que personne m'a jamais faite".
Jes' grew c'est littéralement le "juste poussé", le "naît-comme-cela" et "grandir comme Topsy" est devenu dés lors une expression (un peu tombée en désuétude aujourd'hui) signifiant une croissance imprévue, ou impressionnante.
Ainsi, à l'instar de Topsy le djeuze grou est une force apparue spontanément et plutôt difficile à définir.
En lisant ce roman j'ai fait un parallèle entre le djeuze grou et la volonté de puissance telle que définie par Friedrich Nietzsche c'est-à-dire, pour faire court, le désir d'exprimer la vitalité qui est en nous. En l’occurrence on apprendra que le ragtime, le jazz et le blues sont des symptômes du djeuze grou, et que le blues par exemple est un loa c'est-à-dire un esprit dans la religion vaudou (qu'il ne faut pas confondre avec le houdou).
Or donc en presque 300 pages Ishmael Reed nous fait découvrir ce qu'est le djeuze grou, en en faisant remonter l'origine à Osiris ce qui nous permet d'en apprendre un peu plus sur l'Histoire (celle avec une hache majuscule) dans une version Aventure secrète qui n'a rien a envier au Matin des Magiciens.
On y apprend l'origine de la tauromachie et on croise des personnages au nom évocateur : Biff Musclewhite, ou aux activités étonnantes tels les Mu'tafikah. Sans oublier un personnage cher à mon cœur le trickster.

Ainsi vous l'aurez compris, Mumbo Jumbo est un roman très divertissant et sur lequel on a de cesse de réfléchir. Une belle découverte en ce qui me concerne et un très bon moment de lecture.
Pour terminer je vous propose un épisode de la série d'émissions Les Années Jungle dans laquelle Michel Le Bris et Patrice Blanc-Francard reviennent sur le Harlem des années 20.

 

samedi 11 mai 2013

The Shadow Line


Série policière traitée sous la forme d'un roman d'espionnage (entre Len Deighton et John le Carré) ou d'un thriller paranoïaque étasunien des années 70 (mais j'en ai déjà trop dit)The Shadow Line réunie une distribution impeccable, un montage tiré au cordeau, des dialogues ciselés et parfaitement ajustés, et hisse un scénario que l'on croit avoir déjà vu des centaines de fois à un niveau proche de la perfection.
Typiquement le genre de série télévisée que l'on doit découvrir en en sachant le moins possible.   

jeudi 9 mai 2013

Jungle Action (The Black Panther)

En 1966 (Fantastic Four #52) Jack Kirby & Stan Lee rompent avec une longue tradition, celle du "chasseur blanc", du gentleman britannique viril conquérant de l'Afrique ; incarnation de la supériorité de la civilisation britannique des romans d'Henry Rider Haggard ou d'Edgar Rice Burroughs (un archétype que l'on retrouve  également par exemple chez Lee Falk avec son personnage le Fantôme du Bengale qui partage au demeurant avec le personnage de Lee & Kirby quelques points communs), en créant T'Challa le monarque Africain (et Noir) d'un pays d'Afrique : le Wakanda
T'Challa n'est pas seulement le roi d'un pays africain, c'est aussi The Black Panther, le premier super-héros Noir  de l'histoire de la bandes dessinée étasunienne, et pas des moindres puisqu'il est capable de tenir la dragée haute aux Quatre fantastiques.
Prenant le contre-pied des romans d'aventure du XIXe siècle et du début du XXe siècle déjà cités, où le héros Blanc profitant de l'inculture scientifique des Africains (par exemple), s'élève au rang de dieu en prévoyant une éclipse lunaire (Les Mines du Roi salomon H. R. Haggard mais aussi plus récemment Le Temple du Soleil d'Hergé) ; Lee & Kirby font de T'Challa le souverain d'un pays hautement scientifique et entièrement tourné vers la technologie, bien plus que ne l'étaient les U.S.A à l'époque. 
En cela la Marvel continue sur ce qui fait déjà partie de sa marque de fabrique : l'utilisation à grande échelle du potentiel fabulateur de l'âge atomique
Toutefois, le Wakanda garde quand même un parfum de monde perdu cher à Haggard et à Burroughs.
Il y a au cœur de l'Afrique des choses 
que l'homme ne peut expliquer

Edgar Wallace (1911)

Si The Black Panther apparaît dans un contexte politique marqué par le Mouvement des Droits Civiques (le Black Panther Party est formé la même année en Californie par Bobby Seale et Huey P. Newton), son retour  aux affaires en 1973 dans la revue Jungle Action est motivé par plusieurs facteurs. 
Le premier est certainement une baisse des ventes qui conduit Marvel et DC Comics à saturer le marché. L'idée est d'occuper le plus possible de linéaires (au détriment bien sûr de ses concurrents) et la revue Jungle Action fait partie de cette production dont le contenu est accessoire. Il s'agit d'ailleurs de rééditions de bandes des années 50. 
Le second facteur significatif est l'apparition sur les écrans de cinéma d'un nouveau type de films regroupés sous le terme générique de blaxploitation.
La blaxploitation est la contraction de black et d'exploitation, c'est le terme qui désigne un type de film produit durant les années soixante-dix, pensé et destiné à un public Noir ; et mettant en scène dans les rôles principaux des acteurs Noirs.
Shaft (1971)
"[..] Shaft met K.O en 100 minutes quelques 70 ans de représentation stéréotypé de Noir dans la production mainstream américaine" (Julien Sévéon).
Le succès de Shaft, qui dépasse largement les clivages Blancs/Noirs, doit aussi beaucoup à la B.O composée par Isaac Hayes.


En outre une nouvelle génération de scénaristes peut-être plus en phase avec l'époque gravite dans le giron des Big Two. Des auteurs à qui on prête une oreille plus attentive compte tenu que toutes les idées pour redresser les ventes sont les bienvenues. Des hommes dont les noms vont marquer les années 70 notamment chez MarvelSteve Gerber, Gerry Conway, Steve Englehart et, en ce qui concerne The Black Panther : Don McGregor. 


(À suivre ...)

dimanche 5 mai 2013

Big Wednesday (John Milius)

Une anecdote circule au sujet du film de John Milius, alors qu'ils s’apprêtaient à sortir leur film respectif (La Guerre des Etoiles, Rencontre du Troisième Type et Big Wednesday) George Lucas, Steven Spielberg et John Milius  auraient fait un pacte : les bénéfices de leur film seront mis en commun et partagés en trois. Un sacré coup de chance pour Milius dont le film fit un flop contrairement aux deux autres.
Un vrai surfeur ne doit pas se laisser prendre au piège de la célébrité  Un vrai surfeur ne doit pas se sentir couper des siens. Il ne doit pas courir derrière les dollars, ni gagner toutes les compétitions. [..]
Midget Farrelly champion du monde de surf 1964 

... Big Wednesday est l'histoire de trois jeunes californiens dont la vie est rythmée par le surf ; on les découvre en pleine adolescence au cours de l'été 1962, et nous les suivrons jusqu'à un certain mercredi de l'été 1974.  
L'origine du surf se perd dans la nuit des temps et il n'est pas dans mon propos d'en retracer la généalogie, je m'attarderai seulement sur certaines étapes.
En 1866 Mark Twain visite les îles Sandwich (actuellement Hawaï) au terme d'un périple qu'il a commencé à Saint Louis ; dans son récit de voyage À la dure (Roughing It) il décrit la pratique du surf par les autochtones et sa propre tentative (infructueuse). Quelques années plus tard, c'est au tour de Jack London d'introduire dans l'imaginaire de ses compatriotes le surf : "J'ai essayé moi-même pendant une bonne heure, mais je n'ai pas réussi à persuader une seule vague de me conduire jusqu'au rivage !".
À partir de 1911, des observateurs font remarquer que l'on commence à manquer de place sur les vagues de Waikiki
Ce sont des gens comme George Freeth ou Duke Kahanamoku qui vont populariser la pratique du surf en dehors de l'archipel hawaïen au début du siècle.
Dés les années 20 des compétitions sont organisées à Waikiki ou sur le continent. Toutefois, cette activité reste somme toute assez confidentielle. 
1911
La première grosse vague de popularité va avoir lieu grâce à la combinaison de plusieurs facteurs. Un film pas spécialement inoubliable mais qui va contribuer de manière significative au succès du surf en 1959 Midget ; et deuxième facteur qui me semble important : la mousse de polyuréthane. Cette innovation technique allait permettre notamment de ne plus être tributaire de l'approvisionnement en balsa et donc de produire plus de planches. On peut ajouter à ces deux facteurs l'industrie du disque qui pour la première fois de son histoire va produire une musique créée à partir d'un sport, la surf music
Nous sommes dés lors à l'aube des années 60.

Une troisième vague aura lieu grâce au film The Endless Summer qui, déjà sorti depuis 1964 intégrera les réseaux de la grande distribution cinématographique en 1966 et suscitera un bel enthousiasme auprès du grand public.
À ce titre l'apparition du Surfer d'Argent dans ce qui allait devenir l'univers Marvel est me semble-t-il plutôt révélateur.
Le Surfer d'Argent par Jean-Yves Mitton

... Petit clin d’œil historique, à l'instar de Mark Twain parti de Saint Louis et découvrant le surf à l'issue de son voyage, John Milius quitte lui aussi Saint Louis (à l'âge de 7 ans) pour découvre lui aussi le surf. Cependant cela se passe au début des années 50 en Californie.

Big Wednesday est en partie écrit à partir de ses propres souvenirs et en partie à partir de l'histoire de Dennis Aaberg (co-scénariste du film) paru en 1962 dans The Surfer's Journal
Connu également sous le titre d'American Party, le film - découpé en quatre actes - raconte 12 ans de la vie de trois hommes : Matt Johnson, Jack Barlowe et Leroy Smith de l'adolescence à l'âge adulte en compagnie de leurs amis.   
Ce qui devait devenir un "style de vie" était tout simplement la façon dont nous vivions, sans y réfléchir.
Bruce Brown réalisateur de The Endless Summer

Si les années 60-70 sont particulièrement troublées, John Milius n'y fait guère référence (seulement en toile de fond) ; la guerre du Vietnam est traitée au travers des tests d'incorporation sur le mode burlesque, ou plus tristement lors de l'enterrement d'un des amis du trio. D'une certaine manière Milius utilise la technique d'Ernest Hemingway dite de l'iceberg, où l'écrivain connu pour sont style minimaliste se concentrait sur les éléments de surface sans explicitement discuter des thèmes sous-jacents. 
La scène du retour de Jack est à ce titre très significative.
C'est le quotidien et le houle qui rythment la vie des trois personnages principaux. Ainsi, si la guerre du Vietnam est citée elle n'est pas commentée. Le burlesque de la scène d'incorporation, dont certains passages tiennent pour le moins du film d'horreur quand même, est essentiellement l'expression dionysiaque du caractère des protagonistes et pas une critique du conflit. Connaissant John Milius je préciserai un dionysisme de droite [-_ô].
La confrontation de Matt avec un hippie, le seul du film, est tout à fait explicite.     
La jeunesse n'est pas une période de la vie,
elle est un état d'esprit, un effet de la volonté,
une qualité de l'imagination, une intensité émotive,
[...]
Général Mac Arthur

Récit initiatique, John Milius propose au travers de Big Wednesday une représentation ni pessimiste (c'est-à-dire qui verrait le pire partout), ni optimiste (qui verrait le meilleur dans chaque chose) mais tragique.
C'est-à-dire qui ne voit ni le meilleur, ni le pire ; ni le bien, ni le mal ; ni le bon, ni le mauvais ; mais le réel tel qu'il est. Le tragique invite à aimer ce qui est. 
Toutefois, les années que vivrons sous nos yeux les personnages ne seront pas de tout repos.
Or donc, corollaire de cette illustration, Millius fait à mon sens de ses héros des surhommes.
Ce surhomme (Cf. définition) dont je parle se situe aux antipodes des caricatures sociologiques et politiques qui en font une brute sans foi ni loi ; c'est une figure ontologique, métaphysique, athée, matérialiste et immanente. Une figure nietzschéenne.
Ceci dit, Big Wednesday est un film magnifiquement filmé, dont les acteurs sont particulièrement crédibles : au moins deux d'entre eux - Darrell Fetty alias Waxer et Gary Busey (dont la prestation dans Point Break prend une autre saveur quand on sait qu'il a joué dans Big Wednesday)  - seront préparé physiquement par Vince Gironda (un culturiste que j'apprécie particulièrement et qui a également entraîné William Smith qui jouera le père de Conan dans l'adaptation de Milius).
Vince Gironda

Le cinéaste c'est également entouré de la fine fleur du surf de l'époque dont Gerry Lopez (dans son propre rôle) que l'on retrouvera dans Conan et L'Adieu au Roi.
Les scènes de surf sont d'autant plus époustouflantes que la musique de Basil Poledouris (condisciple de Milius à l'USC) leur donne une dimension épique, on est très loin de la surf music ou du rock de l'époque, et de l'esprit hippie que l'on pourrait s'attendre à rencontrer.

Il est évident que la culture de John Milius se trouve plutôt du côté de John Ford, cinéaste clairement cité dans Big wednesday en ce sens qu'on a souvent dit que si Ford filmait des paysages naturels grandioses ils étaient cependant fermés. 
C'est-à-dire que l'on retrouvait à la fin du film un plan identique à un autre plan se situant lui au début, mais dont la signification avait entre temps changé sous l'action de l'histoire ; et c'est exactement ce que l'on trouve dans le film de Milius. Et ce n'est pas un hasard.
Bref vous l'avez compris, le troisième film de John Milius m'a fait fort bonne impression. Tant au niveau formel que sur un plan plus philosophique, si je puis dire.
Particulièrement dans le choix de proposer le surf en tant que sport analogique plutôt que digital (ce qu'il était pourtant déjà devenu depuis 1964, année du premier championnat du monde).
Je m'explique : le sport digital est de culture numérique (temps/classement, vainqueur ou vaincu, 1 ou 0) ; le sport analogique ne prend pas en compte de classement mais s’intéresse à la sensation, il est le domaine du libre-arbitre (là où le sport digital est sous la coupe de l'arbitre). Le sport analogique offre une relation connivente qui a pour vocation de perpétuer, et en aucun cas de dominer les autres.
Ces deux cultures (Cf. Gregory Bateson et Alain Loret) sont on s'en doute, tout à fait transposables à la vie de tous les jours, et il m'a semblé les voir à l'oeuvre dans Big Wednesday.        

jeudi 2 mai 2013

The Wrath of the Spectre !

Au milieu des années 70, dans Adventure Comics n°431, un personnage créé par Jerry Siegel & Bernard Baily (dans les années 40) fait sa réapparition (après avoir disparu dans une aventure de la Justice League of America en 1970) sous la houlette du scénariste Michael Fleisher et du dessinateur Jim Aparo ; un retour saisissant :
"Tout ce qui est réel laisse une cicatrice, et nous en avons tous"
Leann Morris

C'est à Joe Orlando, alors editor chez DC Comics que l'on doit en grande partie ce retour, ou plutôt à ce qui lui est arrivé lorsque accompagné de son épouse enceinte ils ont été attaqués par deux gamins de 14 ans à qui ils ont donné le contenu de leur portefeuille. Désemparé, sa femme hurlante et secouée de tremblements nerveux à ses côtés, Joe Orlando a ressenti la solitude et la colère qui doivent étreindre toutes les victimes.
Ses collègues le connaissent sous le nom de Jim Corrigan, le plus dur-à-cuire des flics de New York. Mais Jim Corrigan n'est pas seulement un flic de plus. C'est un homme mort ... un homme assassiné par des gangsters revenu d'outre-tombe pour combattre le crime avec des pouvoirs qui dépassent l'entendement. Cependant inutile de trembler gentil lecteur. Seule la vermine du monde interlope doux avoir peur du courroux du Spectre.
Si les aventures que va vivre le Spectre durant 10 épisodes sont le résultat d'une expérience douloureuse, celle de Joe Orlando et de son épouse, et d'une rencontre celle de l'éditor de DC Comics avec le scénariste Michael Fleisher ; c'est également l'étrange fruit d'une époque.
Adventure Comics #432
Les années 70 aux Etats-Unis c'est l'assassinat de Sharon Tate, le tueur du Zodiac, l'Armée de Libération Symbionaise, le fils de Sam. New York est alors surtout connu pour son taux de criminalité élevé qui en fait la ville la plus dangereuse du pays. Et pourtant, sa police est l'une des plus violente des U.S.A.
Le cinéma, au travers duquel on peut déceler parfois les tendances de l'air du temps d'une époque donnée, s'approprie l'ensemble de la problématique sécuritaire et produit des films tels que L'Inspecteur Harry, Magnum Force, French Connection ou encore Un Justicier dans la ville ; pour citer les plus connus.
Dans son ouvrage Tolérance Zéro consacré aux films de vigilantes, Fathi Bediar cite John Milius le scénariste de L'Inspecteur Harry : "Harry est un mal nécessaire au même titre qu'un avocat ; personne qui, elle aussi, est prête à tout pour arriver à ses fins sans se soucier de la conséquence de ses actes. Seulement, un avocat fait du droit sans se soucier de la justice. Alors qu'Harry donne dans la justice sans se soucier du droit. Aussi son cœur est toujours du côté de la victime [..]".
Un autre film de cette époque nous apporte également un éclairage sur ces années de braise.
Il s'agit d'Un Justicier dans la ville qui aurait dû être réalisé par Sidney Lumet, lequel voulait en faire un constat sur la radicalisation morale des new-yorkais.
Or donc, nous sommes donc dans un contexte propice à l'apparition d'une veine plus dure de héros, le Punisher apparaît d'ailleurs à cette époque (Quelques années plus tard le Punisher bénéficiera d'un traitement à la croisée de son propre parcours et de celui du Spectre sous le label Marvel Knights sous les auspices C. Golden & T. Sniegoski avant une reprise de G. Ennis).
Si l'alter ego du Spectre Jim Corrigan est décrit comme un flic hard-boiled, le Spectre est lui aussi un dur-à-cuir.
Il n'agit pas dans le monde éthéré de la magie à coup de formules magiques, ou celui de la fantasy mais au contraire dans une veine de réalisme dur et sordide. Les épisodes les plus réussis, de mon point de vue sont ceux qui le confronte justement à des criminels ordinaires.
Michael Fleisher confectionne avec art et habileté, aidé en cela par Jim Aparo un artiste visiblement doué dans la description de l'effroyable, des aventures qui stimulent affreusement nos bas instincts en jouant avec nos peurs et avec notre part d'ombre.
En outre je discerne dans The Wrath of the Spectre ! la rumeur fossile des Puritains du XVIIe siècle, ceux qui ont colonisé le continent et l'imaginaire collectif étasunien, traversant la brume électrique du Temps et faire du personnage principal le bras armé de leur Dieu vengeur, celui de l'Ancien Testament. Un retour au source dans tous les sens du terme en quelque sorte.
Les années 70, c'est aussi un assouplissement de l’autorité de contrôle des comic books (CCA), ce qui permet de voir par exemple reparaître sur la couverture de la revue le mot weird l'espace de quelques numéros, et surtout de lire des histoires dont certaines auraient pu paraître chez EC Comic avant 1954.  
   
   

Extrait de L'Histoire des comic books de Jean-Paul Jennequin
Le run de Fleisher & Aparo est excellent, certes un ou deux épisodes sont un peu plus faibles (mais seulement en regard de la force des autres), et la tentative de vouloir enrichir la distribution en créant des seconds rôle (au fort potentiel) est restée vaine compte tenu de la brièveté de la série - d'autant que chaque histoire ne bénéficie que de douze pages - la faute probablement à la polémique qui s'est créée autour du titre ; Harlan Elison (auteur de SF) a dit pis que pendre de la série et de son scénariste à un  point tel que cela a fini devant les tribunaux.
Donc, si jamais vous avez le plaisir de croiser le recueil intitulé The Wrath of the Spectre, de ce que l'on peut considérer comme une mini-série, pourquoi ne pas tentez l'aventure, car voyez-vous je ne suis pas du tout de l'avis d'Elison.

jeudi 25 avril 2013

SUPER-FOLKS de Robert Mayer (02)

Dans un mémo adressé à Irwin Donenfeld (l'un des patrons de DC Comics à l'époque) en 1966 Arnold Drake un scénariste très talentueux, co-créateur de la Doom Patrol, de Dead Man, ou encore des Gardiens de la Galaxie, analyse ce qui différencie DC Comics de Marvel (et notamment ce qui fait le succès de la Maison des Idées) et propose plusieurs solutions pour améliorer les ventes (Cf. Alter Ego n°17). 
Dans ce mémorandum il distingue les tranches d'âge des lecteurs vers lesquelles devraient tendre telle ou telle série : les revues attachées à Superman devraient concerner les 5 - 10 ans, Batman et Flash devraient attirer les lecteurs de 9 - 10 ans et les accompagner jusque vers 12 - 13 ans. Et des titres comme Metal Men ou la Doom Patrol devraient cueillir les 14 ans et les garder jusqu'au college (c'est-à-dire 18 ans).
Ce qui est intéressant pour mon propos c'est qu'en 1966 beaucoup de titres (selon Drake) s'adressent (ou devraient s'adresser) en priorité à des enfants ou à de jeunes adolescents. Ce qu'en substance écrivent aussi Dick Lupoff & Don Thompson en 1967 dans l'introduction de la compilations d'articles intitulée All in Color for a Dime.
Ceci étant, en 1971, à la lecture de l'article du supplément du New York Times les temps ont changé (notamment aux niveaux des ventes qui sont en baisse), et la clientèle visée est celle des jeunes adultes, ceux qui fréquentent l'université de Yale ; du moins selon l'article déjà cité.
Jean-Paul Gabiliet dans son ouvrage Des comics et des hommes avance que la fin des années 60 a vu une baisse du lectorat de bande dessinée "tout public" et la constitution d'un lectorat adolescent-adulte. Par ailleurs, au début des années 80 les comic books ne seront plus un média de masse mais s'adresseront à un public d'amateurs, dans le sens fort du thème. Nous voyons donc une évolution, une transformation du lectorat.
D'autre part jusqu'au début des années  70 l’autorité d'auto-régulation la CCA a longtemps empêché à la bande dessinée étasunienne de traiter de certains sujets. Même s'il ne faut pas perdre de vue que la CCA pour qui lors de sa création "il était désormais interdit de montrer trop de violence, défendu de maltraiter les représentants de l'ordre, de faire l'apologie du sexe ou du divorce" (Comic Box annuel #1), est une création des éditeurs (dont en premier lieu Marvel et DC) au contraire de la France dont l'équivalent - la commission chargée de la surveillance et du contrôle des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence- est le résultat d'une loi. Ce qui fait dire à certains que la CCA a bon dos, et qu'elle sert surtout de bouc émissaire aux éditeurs à l'esprit conservateur.
 
Ce qui n'est pas tout à fait vrai, ainsi en 1955 une loi est adoptée par l'Etat de New York qui impose une interdiction de publier ou de distribuer tout livre, brochure ou magazine illustré dont le titre comprend les mots crime, sex, horror ou terror. Cette loi interdit également de vendre ou de posséder avec intention de vendre entre des comic books obscènes (Source : Des comics et des hommes de Jean-Paul Gabiliet). Je rappelle pour mémoire que les principaux éditeurs dont je parle ici ont leur siège à New York
Ainsi en 1969, le propriétaire de la librairie New York Book Store et son employé seront-ils arrêtés pour avoir proposé à la vente des publications "obscènes", en l’occurrence le Zap Comix n°4. En 1986, le gérant de la librairie Friendly Frank's sera luis aussi arrêté ; les comic books incriminés sont cette fois (entre autres) Omaha the cat et Heavy Metal
Deux cas qui montrent que ni Marvel, ni DC Comics eussent-ils proposé l'adaptation de Super-Folks, n'auraient pas été en mesure d'écouler leur marchandise, malgré un lectorat plus âgé sûrement intéressé  par une bande dessinée pour "public averti". 

Mais déjà dans les années 70 c'est le marché qui commande, et les comics relevant sont surtout le résultat d'un marché en perte de vitesse pour qui toutes les idées sont bonnes (ou presque).  C'est exactement ce cas de figure pour Green Lantern dont les ventes étaient méchamment en baisse.  Ceci étant dit il ne faut pas occulter que depuis quelques années une nouvelle génération d'auteurs ayant grandi avec les comic books (la première) apportait de nouvelles approches (j'ai déjà amplement parlé du travail de Steve Gerber, dont le personnage Icarus n'a rien à envier à ceux de Robert Mayer).
Curt Swan pour Penthouse Comix #5
Ce préambule pour dire qu'il était certes inenvisageable qu'une histoire comme celle de Super-Folks puissent voir le jour chez Marvel ou DC (et encore aujourd'hui d'ailleurs), notamment à cause du sexe tel qu'il est abordé par Robert Mayer (sans parler des origines de Demoniac).
Car ne perdons pas de vue que le sceau du Comic Code Authority  était un viatique sans qui rien ne pouvait se vendre (du moins aux lecteurs visés par DC ou Marvel) et qu'il aurait été impensable de remettre en cause cette autorité trop ouvertement. Qui plus est sur un sujet tel que le sexe dans un pays qui garde un fort fond de puritanisme. (Du reste, c'est certainement le Code qui a contribué à faire des super-héros le genre majeur de la BD U.S au début des années 60). 

Cependant, il y avait déjà comme je l'ai montré, la volonté d'implanter les super-héros dans la bonne soupe du quotidien, une voie ouverte notamment par Marvel. 
Dans le mémo déjà cité (qui date de 1966, et pour mémoire le Marvel moderne dont il est question est né en 1961), Arnold Drake pointe du doigt ce qui fait la force de cet éditeur :  avoir amené des pages des livres (hard cover) et des magazines luxueux (slick magazine) des "antihéros" pour les mettre dans leurs BD, et propulser leur production dans les mains de lecteurs qui ne lisaient pas de comics avant : les 16 - 19 ans ou même les 20 ans précise-t-il. Cette clairvoyance qu'il exprime dans son mémo, il l'a lui même mise en pratique en créant la Doom Patrol en 1963. Un groupe qui incarne chez DC Comics ce que Stan Lee a fait de son côté chez Marvel c'est-à-dire des super-héros qui considèrent leurs capacités extraordinaires comme un fardeau. On comprend dés lors d'autant mieux la ressemblance de ce groupe avec le groupe des X-Men (première version) créé pratiquement en même temps par Stan Lee & Jack Kirby
Donc, impossibilité de voir Super-Folks proposé par Marvel ou DC, mais cependant fruit de son époque. Indéniablement.

... Dans le roman de Robert Mayer l'air du temps est au désenchantement ; Batman & Robin sont morts dans un accident de la circulation en percutant un bus d'enfants, Superman a disparu (et il est présumé mort). La famille Marvel a été tuée par la foudre, le Lone Ranger est mort transpercé par une flèche le jour du retour de Tonto d'une conférence du Red Power. Mary Mantra a été découpée par un train, et son frère le Captain Mantra est désormais dans un sanatorium. Wonder Woman est devenue la porte-parole du mouvement féministe et editor associée du magazine Ms. Même Snoopy a été abattu par le Baron Rouge.    
Dave Gibbons 2003
Et David Brinkley n'a plus remis sa cape depuis presque neuf ans, ses super-pouvoirs ont pratiquement disparu.
Cet aperçu de Super-Folks montre que le monde dans lequel évolue David Brinkley dont le nom de code ne sera jamais clairement dit est peuplé d'une part de personnages connus, qui n'iront pas plus loin que la citation et de personnages très inspirés d'eux : Captain Mantra et Mary Mantra sont clairement Captain Marvel et Mary Marvel, on croise un Elastic Man qui sous d'autres horizons s'appelle Plastic Man etc.
Et David Brinkley l'extraterrestre de la planète Cronk a pour modèle un célèbre journaliste de Metropolis qui se serait marié et aurait deux enfants.
L'excellente idée du roman de  Robert Mayer est de se demander à quel point un sur-homme (extraterrestre de surcroît) influencerai la politique étrangère d'un pays, et ceci dans le contexte de la guerre froide. La moins bonne idée c'est de n'en rien faire ou presque.
On suit donc les péripéties des deux camps sur fond de barbouzerie. Parallèlement mais sans qu'il soit au courant des manœuvres politiques, David Brinkley retrouve peu à peu ses super-pouvoirs alors que des émeutes se déclenchent. Sous son identité civile il ira enquêter sur le terrain ce qui lui fera rencontrer une partie de son passé.

L'autre bonne idée, c'est d'en faire un père de famille, ainsi Robert Mayer aurait-il pu nous montrer comment une telle famille fonctionne. Un peu comme dans le film Indestructibles, film dont certains pensent qu'il a été inspiré par le roman de Mayer. Mais là encore, peau de balle ! 
Indéniablement si le sexe occupe une bonne partie du roman, la biologie ne fait pas partie des centres d’intérêt de l'auteur qui, à l'instar de Larry Niven en 1969 aurait pu se demander comment un super-homme fait pour avoir des relations sexuelles et comme une terrienne peut enfanter de lui (à ce propos Larry Niven envisage, pour l'écarter aussitôt l'inceste, Robert Mayer se serait-il inspiré de l'auteur de science-fiction ? [-_ô]).    
Non ce qui intéresse Robert Mayer est d'un autre ordre.
Nous apprenons que l'ancienne condisciple du personnage principal est devenue stripteaseuse et si cela ne suffisait pas on aura un aperçu de sa vie "super-sexuelle" mouvementée. Là l'auteur n'invente pas des super-héros pour l'occasion mais implique certains des  personnages déjà cités qui n'en demandaient pas temps. On a également un long développement (sic) sur les possibilités offertes à un homme qui peut étirer son corps au-delà de l'imaginable. Ce à quoi a déjà réfléchi une bonne partie des adolescents du monde entier.  
Le clou du roman est certainement l'origine de Demoniac. Un amalgame de Captain Marvel Jr et de Black Adam naît d'un inceste. Ce qui aurait pu être intéressant, à condition que l'auteur en fasse quelque chose. Je vous laisse deviner si cela a été le cas.
Reste que le lecteur de comic books de super-héros sera en terrain connu : la scène où David Brinkley retrouve ses pouvoirs est particulièrement réussie, pleine d'émotions.

En definitve Superfolks est un roman plutôt frustrant dans la mesure où il m'a tenu en haleine lors de ma lecture, mais m'a laissé un goût d'inachevé et de gâchis une fois terminer.
Robert Mayer a plusieurs bonnes idées, mais qui ne sont pas du tout exploitées : la vie de famille, la conspiration, l'influence d'un sur-homme d'une telle envergure (de plusieurs en fait, Demoniac ou Captain Mantra sont peut-être encore plus puissants que David Brinkley, et Demoniac est un super-vilain)  sur la politique.  
Dés lors l'influence que lui prête à ce roman me paraît tout à fait surfaite.
Notez toutefois que je dis ça rétrospectivement. Peut-être aurais-je une approche différente si je l'avais lu en 1977.
En tout état de cause je pense, comme j'ai tenté de le démonter, que les changements qui donneront Batman : Dark Knight, L'escadron Suprême, Marvelman ou Watchmen etc. étaient déjà dans l'air du temps de l'Âge de bronze.

... Ceci étant dit je vais revenir sur la rumeur partie d'une déclaration de Grant Morrison comme quoi trois des principales réussites publiques et critiques des années 80 en terme de super-héros copient purement et simplement les idées du romans de Robert Mayer. 
L'auteur incriminé est Alan Moore, bien que dans sa déclaration Morrison ne le cite pas nommément, et les trois œuvres seraient Marvelman, Watchmen et Whatever Happened to the Man of Tomorrow ?

Indéniablement il y a dans Marvelman un super-héros qui a perdu ses pouvoirs, et qui fera face à un ennemi qui ressemble au Demoniac de Super-Folks (qui lui même est une copie), mais surtout la manière dont il sera défait est très similaire dans les deux cas. Troublant.
Ensuite dans Whatever happened ... le vilain derrière la machination est le même que dans le roman de Robert Mayer. Troublant.
Et dans Watchmen il y a une conspiration, un super-héros, le Dr Manhattan, dont la présence influence la politique. Troublant.
Si le stratagème utilisé par Mayer et Moore (dans Marvelman) est identique pour défaire un ennemi dans leur histoire respective, les deux personnages pris en mauvaise part ne se ressemblent pas autant que cela, en outre autant la confrontation dans le roman de Robert Mayer tombe comme un cheveu sur la voie lactée, autant le cheminement et les interactions entre Marvelman et Kid Marvelman coulent de source et font sens. Sans parler de la caractérisation de Mick Moran (dont la manière dont sa présence dans un monde "réel" est traité), de sa relation avec son épouse ou encore de ce que devient Kid Marvelman, après sa défaite. 
Moore en terme de qualité s'en sort haut la main. D'autant plus qu'il s'agit d'une oeuvre de jeunesse. Le run du scénariste de Northampton laisse loin derrière lui le roman dont on dit qu'il lui a donné l'inspiration.
La même analyse pourrait être faite pour Watchmen et Whatever happened .. ; en d'autres termes je pense que ce qu' a fait Morrison en pointant du doigt trois œuvres majeures (de mon point de vue) de la BD américaine pour dire qu'elles devaient tout à un roman dont peu de gens avaient entendu parler avant, c'est amener dans l'esprit des lecteurs l'idée de comparaison. 
Et là le roman de Robert Mayer n'en sort pas grandi, bien au contraire le traitement semble bien frileux, conservateur et inabouti. Ainsi, en plein cœur des années 70 son héros est un père de famille blanc qui habite en banlieue, et son alter ego n'a même pas été foutu de changer le cours de la guerre du Vietnam. [-_ô]